La '8 Ball Deluxe' de Mario

Date de l'histoire : Été 1983
Lieu : 378 rue Ste.Catherine O. dans l'immeuble Belgo
 
8 Ball Mario Tous les dimanches matins, c'était ma responsabilité d'ouvrir l'arcade CASINO ROYALE située sur la rue Ste-Catherine quelques commerces à l'ouest de la rue Bleury, pour un quart de travail de quinze heures. Quinze heures à pousser des vingt-cinq sous. Même s'il n'y avait pas une foule de clients à 9 heures du matin, j'étais pas mal pompé d'être le responsable du début jusqu'à la fin de la soirée pour une raison ou une autre qui ne me vient pas à l'esprit présentement. Je pense que ça avait quelque chose à voir avec le fait d'être en contrôle de l'arcade, sans aucune autorité pour me dire comment faire les choses. J'étais "le gars" de la place. De la façon que je passais le balai et vidais les cendriers, jusqu'à comment je positionnais et nettoyais les appareils pour qu'ils paraissent à leur meilleur. Je me souviens aussi qu'après minuit, je sentais la tension de la journée se réduire quand j'éteignais les interrupteurs de courant, deux à la fois. Tranquillement, mon cerveau se libérait des bruits et phrases invasives qui venaient surtout des jeux vidéos de l'époque. Ces nouveaux jeux qui avaient commencé à envahir les arcades et prenaient de plus en plus de place me tombaient sur les nerfs surtout à cause de leurs sons répétitifs sur 15 heures. Mais d'un autre côté, j'étais aussi très soulagé et content de commencer ma fin de semaine de la façon la plus décontractée possible. Après avoir fermé l'arcade, je me mettais à marcher en direction est, vers le club de blues du Soleil Levant, en fumant profondément une Dunhill et en anticipant la soirée de musiciens amateurs qui étaient déjà sur scène bien avant que j'arrive. Et, les bons soirs, cet événement pouvait parfois produire une euphorie collective profonde.
 
Mon meilleur ami Mike, ou Walter, Dave ou un autre chum se trouvait là aussi pour prendre une bière ou deux ou trois ou quatre etc. D'autres fois, c'était juste Patricia et moi, et c'était bien correct aussi. L'autobus numéro 15 circulait sur la rue Ste-Catherine entre Atawter et Papineau toute la nuit, alors tout ce qu'il fallait que je fasse était de me rendre au métro Papineau à temps pour prendre le dernier autobus 70 de la STCUM (vers 2:h20 AM) qui à cette époque traversait le pont Jacques-Cartier. Ce trajet me ramenait à mon appartement sur la rive-sud où cette longue journée avait commencé il y a plus de 17 heures. Une fois de retour dans mon sous-sol tranquille et sécure, je commençais à me permettre de sentir la fatigue. Mais avant d'oublier les détails de ce jour, je me pressais d'écrire mon journal parce que je savais qu'en m'endormant, la journée vécue allait faire un "reset" complet comme une nouvelle partie de pinball. C'était l'été 1983, j'avais 20 ans et pourquoi est-ce que je m'en serais fait avec autre chose que des moments comme celui-là !
 
Casino Royale était une arcade de grandeur moyenne, avec un belle variété de machines à boules pour cette époque. Abe mon patron était souvent au téléphone avec son fournisseur/associé et le suppliait de lui fournir de nouvelles machines le plus souvent possible. Je savais toujours de quoi il s'agissait quand Abe parlait à Jack parce qu'il avait un certain ton de voix qu'il utilisait pour en tirer le plus possible. Aussi fatigant qu'il pouvait être, Abe connaissait son affaire. Il y avait toujours des gens dans son arcade, au point que je me souviens d'avoir changé à peu près de 400 à 600$ de vingt-cinq sous entre 11h30 et 13h30 les gros jours de semaine pour la foule du midi.
 
Mais retournons au dimanche soir quand Casino Royale était simplement marqué par quelques individus ici et là, enfin - les réguliers de la place. Je me souviens clairement qu'après 20 heures, un bonhomme que je connaissais simplement sous le nom de Mario faisait son entrée dans les lieux. Il avait une moustache, était âgé d'à peu près trente ans et fumait des duMaurier une après l'autre. Il avait aussi un tic nerveux qui graduellement devenait contrôlé, accentué et dirigé quand il jouait au pinball. C'était beau de voir comment cette condition se transformait en quelque chose d'aussi bien visé et dirigé vers la machine qu'il jouait, la 8 Ball Deluxe de Bally.
 
8-Ball DeluxeJe crois avoir été un bon joueur de machines à boules dans le temps, puisque quand je jouais, j'attirais occasionnellement un groupe de gens. Et pour ne pas être interrompu par ceux qui voulaient du change pendant que mon score s'accumulait, je laissais Tommy (un pilier de l'arcade) donner du change pour que je puisse jouer la plus récente machine à boules ou un bon vieux classique pour relaxer. Mon patron Abe détestait que je donner parfois un montant d'argent à Tommy pour qu'il fasse du change à ma place. Il m'expliquait que puisque Tommy était sur le bien-être social, il était nécessairement instable. Abe était un homme conservateur pour en dire le moins, et je ne pouvais pas m'empêcher d'aimer son regard simpliste, et en même temps réel qu'il avait sur le monde qui l'entourait. Moi, j'aimais bien Tommy, et je croyais vraiment qu'il avait juste besoin qu'on lui donne une chance de se réaliser. Oui c'est vrai, j'étais un gars à la pensée bien libérale, mais ça me rendait très populaire dans ce milieu d'arcade, et c'était plus important pour moi que n'importe quelle croyance sociale. Je faisais exactement ce que je voulais quand Abe était en train de se la couler douce chez eux, à Côte-St-Luc pendant que je faisais rouler ce qu'il aimait appeler "le magasin".
 
Alors, en même temp que Tommy poussait quelques trente sous et se sentait important, je montais les scores à battre sur toutes les machines électroniques excepté une, "8 Ball Deluxe". C'était ce fameux Mario qui l'avait le meilleur score, et c'était surtout parce qu'il laissait la balle passer entre les flippers, juste au bon moment pour ramasser les trois parties gratuites accordées pour un nouveau score à battre. S'il manquait son coup (et ça n'arrivait pas souvent), il fallait qu'il fasse le tour de compteur encore. C'était un moment de pure intensité de voir Mario regarder attentivement la vitre de pointage de la machine, calculer dans sa tête 56K or 112K fois le nombre de cibles multiplicatrices qu'il avait descendues, et soudainement lâcher les boutons de flippers, prendre un pas en arrière, tirer une puff de sa cigarette et attendre les trois coup distincts de Bally sur le côté droit du cabinet. Les têtes de tous les joueurs de machines à boules tournaient dans le magasin (arcade! nom de Dieu) et aussi celle de quelques jeunes surpris qui jouaient les jeux videos. Presque tout le monde se tournait vers la 8 Ball Deluxe de Mario.
 
Je me souviens aussi que Mario était toujours poli, gêné et nerveux. Sa tête montait et baissait rapidement pendant qu'il me marmottait "salut" et s'approchait de la demi-porte de mon enclos de bureau pour recevoir son butin de 4 trente sous pour la soirée. Des fois, je l'informais de la condition des machines, si elles avaient été cirées ou réparées pendant la semaine. C'était un moment dans le temps qui semblait avoir reçu une touche de magie, et je peux encore le voir à travers sa propre fumée de cigarette, en train de sursauter et s'agiter d'une façon presque débile pendant qu'il se mettait en parfaite harmonie avec ce qui deviendrait éventuellement "sa machine". Il était un joueur impressionnant, et les gens remarquaient l'intensité de ses mouvements en le regardant d'une certaine distance calculée pour ne pas le déranger. C'était rare que Mario dépense plus de 2 dollars pendant la soirée entière, et vers 23 h 30 quand venait le temps qu'il fasse son chemin au bar de danseuses l'autre bord de la rue, il me laissait les parties gratuites qu'il avait accumulées. D'habitude, il y en avait trop pour les jouer avant la fermeture, et de toute façon il y avait le club du Soleil Levant qui d'une autre façon m'appelait vers sa scène à quelques pas de là.